Chapitre 14 : Visite chez Mrs Phillips
La sonate de l’amour II : à la conquête du bonheur
Chapitre 14 : Visite chez Mrs Phillips
Dès le lendemain de leur arrivée, Mrs Bennet, bien sûr, ne manqua pas de parader dans tout le voisinage, exhibant sa cadette vêtue à la dernière mode londonienne. Elle se fit un devoir de vanter à qui voulait l’entendre son invitation chez un comte, ainsi que les compliments — réels ou imaginaires — que la comtesse de Matlock lui avait prodigués. Lizzie, prudente, garda pour elle l’ironie mordante dont sa mère avait été l’objet de la part de ladite comtesse.
Ce fut lors de la visite chez sa tante, Mrs Phillips, que se produisit une conversation des plus embarrassantes.
— Alors, ma sœur, lui demanda Mrs Phillips avec un sourire entendu, avez-vous enfin éclairé notre chère Lizzie sur les devoirs qui l’attendent en tant qu’épouse ?
— Pas encore, répondit Mrs Bennet en agitant son éventail avec une agitation qui trahissait son trouble. Mais vous avez raison, le mariage approche…
Elle réfléchit un instant, puis se dit que, décidément, il valait mieux s’acquitter de cette tâche en compagnie de sa sœur. Ce serait, sans doute, moins pénible.
Quant à Lizzie, elle n’était point tout à fait ignorante. La campagne, après tout, offrait maintes occasions d’observer les mystères de la reproduction chez les animaux de la ferme. Mais les détails de la nuit de noces, eux, lui échappaient encore. Elle oscillait entre curiosité et appréhension, se demandant si elle devait redouter, anticiper ou simplement subir ce moment tant évoqué à demi-mots dans tous les boudoirs du royaume.
— Lizzie, déclara soudain Mrs Bennet en se tournant vers sa fille avec une solennité comique, comme votre tante vient de le souligner, il est de mon devoir de vous instruire sur vos futurs… devoirs conjugaux.
— Oui, maman, que souhaitez-vous me dire ? demanda Lizzie, les yeux écarquillés.
— Ne m’interrompez pas, mon enfant — vous n’avez aucune idée, aucune, de ce que c’est que d’avoir des palpitations telles que les miennes, car votre père dit que c’est de l’imagination, il n’a aucun sentiment, il n’en a jamais eu, je suis sûre que s’il avait mes pauvres nerfs pendant un seul jour, il ne parlerait pas ainsi — ne m’interrompez pas, dis-je ! s’écria Mrs Bennet, s’éventant avec une telle frénésie qu’on aurait cru qu’elle luttait contre un incendie. N’avez-vous donc aucune pitié pour mes pauvres nerfs ?
— Je vous demande pardon, maman, je vous écoute, répondit Lizzie, mi-amusée, mi-inquiète.
— Très bien. Le soir de vos noces, lorsque vous vous serez retirée dans votre chambre, vous attendrez votre époux, allongée dans votre lit…
— Dois-je garder ma chemise de nuit ? demanda Lizzie innocemment.
— Mais bien sûr, voyons — quelle question, vraiment ! Vous ne supposez pas — non, non, je n’en veux rien entendre, j’oserais dire que personne en Angleterre n’oserait… Ah, mon enfant, je vous ai déjà priée, deux fois je vous ai priée, de ne pas m’interrompre, et mes pauvres nerfs ne supporteront pas une troisième fois, non, ils ne le supporteront pas ! s’écria Mrs Bennet, exaspérée.
— Mais, maman, je…
— Lizzie ! l’avertit sa mère d’un ton qui ne souffrait aucune réplique.
— Bien, maman, se résigna la jeune femme, les lèvres pincées pour retenir un sourire.
Mrs Bennet, soulagée d’avoir enfin le champ libre, poursuivit d’un trait :
— Ensuite, votre époux — car il sera votre époux à ce moment-là, vous savez, c’est cela, le mariage, quoique personne ne vous dise rien d’avance, non personne, et puis on est censée tout savoir comme par magie, c’est bien dur pour les jeunes femmes, je suis sûre que personne n’a jamais été aussi peu préparée que je ne l’étais — votre époux viendra s’allonger près de vous. Il… il remontera votre chemise — j’oserais dire que c’est parfaitement convenable, car ils le font tous, on peut présumer qu’ils y sont obligés, sinon il n’y aurait pas d’enfants, et les familles sont tout, quoi que dise votre père avec ses livres — et il se placera sur vous pour… pour accomplir son devoir, comme je crois qu’ils disent, quoique je sois bien sûre de ne pas savoir pourquoi ils appellent cela un devoir quand c’est si … enfin, la première fois, cela fera mal, et vous saignerez un peu — ne vous effrayez pas ainsi, mon enfant, ce n’est rien, rien du tout — mais ne vous en faites pas ; cela ne durera que quelques minutes. Dès qu’il aura fini, il se retirera et retournera dans sa chambre, et voilà, vous voyez, c’est terminé, et vous n’aurez plus jamais besoin d’y songer.
Lizzie, stupéfaite, se demanda si elle devait rire ou pleurer. Elle tourna vers sa tante un regard implorant.
Mrs Phillips crut bon d’intervenir pour la rassurer :
— Ma chère enfant, ne vous tourmentez pas. Votre mari saura quoi faire ; c’est un homme du monde, après tout.
— Que voulez-vous dire par là, ma tante ? demanda Lizzie, intriguée malgré elle.
— Eh bien… les hommes de son milieu sont… comment dire… déjà rompus à ces exercices, murmura Mrs Phillips avec un clin d’œil.
— Cela fait mal la première fois, mais les fois suivantes ?
— Oh, cela devient plus supportable avec le temps, répondit sa tante avec une grimace. On s’y habitue ; c’est le lot de toutes les femmes mariées, ma chère nièce. Et rassurez-vous : dès que vous serez en état de lui fournir un héritier, il vous laissera tranquille. Il retournera auprès de sa maîtresse.
Lizzie, horrifiée, s’exclama :
— Sa maîtresse ? Que voulez-vous dire, ma tante ?
— Mais… tous les hommes de son rang en ont une, voyons ! s’exclama Mrs Phillips, comme si cela allait de soi.
— Oh, ma sœur, vous exagérez ! s’écria Mrs Bennet, alarmée à l’idée que Lizzie ne pût supporter une telle révélation. Vous allez lui faire annuler le mariage !
— Pourtant, souvenez-vous du duc de Devonshire, rétorqua Mrs Phillips. Il avait même installé sa maîtresse sous son propre toit, avec sa femme !
— Oh, mais c’était un duc ! s’empressa d’ajouter Mrs Bennet — fort exactement comme si cela réglait toute l’affaire— car un duc, je l’ai toujours compris, est une créature entièrement différente du reste du genre humain, et l’on ne peut juger l’un par l’autre, pas plus qu’on ne peut juger un carrosse par une brouette.
— Peut-être, mais avouez que c’est une habitude répandue chez les hommes de la haute société.
Les deux sœurs s’engagèrent alors dans une discussion animée, chacune campant sur ses positions, jusqu’à ce que leur attention ne se portât, par bonheur, sur un sujet plus familier : les derniers potins de Meryton.
Lizzie, elle, ne les écoutait plus. Une question insidieuse s’était glissée dans son esprit, comme un serpent dans un jardin : William pourrait-il, lui aussi, entretenir une maîtresse ? L’idée lui était insupportable. Pourtant, elle avait entendu, lors de ses séjours à Londres, durant une sortie au théâtre avec les Gardiner, des conversations où l’on évoquait, avec une désinvolture déconcertante, les maîtresses des grands seigneurs. Des commentaires sur tel ou tel avec à leur bras leur dernière conquête. Comment un homme pouvait-il oser exhiber sa protégée —comme ils disaient— en public. Et sa femme, le savait-elle ? Si oui, comment le supportait-elle ?
Non, se dit-elle avec fermeté. William ne me ferait jamais cela ! Et pourtant… si c’était là une coutume de son milieu ?
Elle se demanda à qui se confier, Jane peut-être ? Jane pourrait-elle savoir quelque chose à ce sujet ? Probablement que non, sinon elle lui en aurait parlé. Alors il ne lui restait qu’une seule personne à qui s’adresser : le principal intéressé. Elle se promit donc d’évoquer le problème avec William. Mais comment aborder un sujet aussi délicat sans paraître jalouse, effrontée, ou pire, inconvenante ?
Chapitre 15 à venir

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